Photo :Venise, 1922, Vsévolod Krivochéine (à gauche) et son cousin le philosophe André Karpoff —
Le décès aussi inattendu que prématuré d’André Fédorovitch Karpoff
Il était attiré par la Grèce et le Mont Athos et il voulait profiter de ses congés pour y séjourner. Ce voyage en Orient lui fut préjudiciable. Il fut contaminé là-bas par le typhus exanphématique, et revint gravement malade. Une double attraction pour Athènes et le Mont Athos avait déterminé le choix de son voyage. La Grèce antique, qu’il aimait et qu’il étudiait, l’attirait particulièrement et il rêvait de la ressentir à travers la Grèce moderne. Le Mont Athos représentait pour lui le centre antique spirituel de la religion orthodoxe. Le fait que ce décès prématuré ait été le résultat de son désir de voir le Mont Athos et Athènes fait ressortir l’irrationalité et l’incompréhensibilité des destins humains.
J’ai rencontré pour la première fois André Fédorovitch Karpoff en 1924, à Paris lors d’un congrès du mouvement de la jeunesse chrétienne russe (ACER). Déjà là, il m’a impressionné par le haut niveau de sa curiosité intellectuelle et la pertinence de ses interrogations. Ensuite, je le fréquentais dans le cercle du mouvement chrétien. A la même période, je voyais souvent le cousin germain d’André Fédorovitch, Vsevolod Krivochéine[3],qui devint bientôt moine sur le Mont Athos. André Karpoff l’a rencontré sur le Mont Athos où il a vécu pendant 5 ans une vie contemplative. Vsevolod Krivochéine (future moine Basile Krivocheine) avait un intérêt particulier pour la philosophie, ce qui était rare parmi les jeunes de notre temps. Sur le Mont Athos qui n’était déjà plus un centre culturel, Basile Krivochéine a écrit un travail intéressant et important sur Saint Grégoire Palamas.
André Karpoff a terminé la Sorbonne et ensuite a beaucoup lu. Pendant plusieurs années, il allait à mes séminaires, faisait des conférences et prenait part activement aux débats. Il relevait toujours, grâce à sa participation, le niveau spirituel et culturel de la discussion. Dans le journal « La Voie », il rédigea l’un des premiers articles sur archimandrite Fedor Boukharev . Mais il s’intéressait surtout à l’œuvre de Platon et y faisait fréquemment référence lors des discussions.
Son livre sur Platon a été rédigé d’une manière originale. Il est construit sur la base des dialogues de Platon, où Platon lui-même fait partie des intervenants. C’est ainsi qu’il a essayé de présenter la conception particulière qu’avait Platon du monde. Ce qui l’intéressait le plus était les études politiques de Platon et il préparait un nouveau livre en liaison avec les essais philosophiques sur la politique. Le sujet religieux lié à la politique l’intéressait. Son « Platon » sortit juste avant son départ en Grèce et il n’en a vu que les exemplaires qu’il a eu le temps de dédicacer pour ceux à qui il destinait ce livre. De plus, André Karpoff a écrit plusieurs articles en anglais. Il participait à des congrès anglo-russes.
André Fédorovitch Karpoff donnait l’espoir d’être un collaborateur de valeur pour la culture spirituelle. Il avait beaucoup de projets qu’il n’a pas eu le temps de mettre en œuvre. Il ne correspondait absolument pas au type du jeune homme contemporain militant, passionné de techniques, de sport et de politique. On sentait en lui une finesse spirituelle, il était plutôt contemplatif, avec un intérêt prépondérant pour les questions liées à la théologie, la philosophie, la littérature et les arts. Il appartenait à la lignée de la culture russe spirituelle. Sa disparition est une grande perte pour le climat de la culture russe à l’étranger. De retour de son pèlerinage au Mont Athos, déjà souffrant, il mourut quelques semaines plus tard du typhus. Mémoire éternelle !
Article de Nicolas Berdiaev[1] paru dans la revue trimestrielle russe « La Voie[2] », N° 54, août-décembre 1937
[1] Philosophe connu, pour son mouvement spirituel [2] Revue éditée en France, institution de la pensée religieuse russe, dont Nicolas Berdiaev était le rédacteur en chef de la revue « La Voie[2] » («Путь»)[3] L’oncle de Nikita Krivochéine Mgr Basile Krivochéine, Archevêque de Bruxelles