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Le métropolite Antoine de Souroge (1)

Je ne puis pas dire que je le connaissais bien. Je l’ai connu comme prêtre à Oxford, après son retour du Mont Athos. Et je l’ai connu, ensuite, comme évêque auxiliaire à Paris et évêque en Belgique. Il a habité chez nous au presbytère. Quand il célébrait, une certaine « imperfection » physique sautait aux yeux. Il n’a jamais appris à encenser correctement, à se déplacer pompeusement dans ses ornements liturgiques, mais par contre, il pouvait, sans dire mot, apprendre à prier à n’importe qui. Il ne disait jamais. « Fais ceci et prie comme cela. » Je me suis confessé chez lui et c’est pourquoi, j’ai une petite expérience à ce sujet. Il ne disait presque rien. Je me rappelle que, quand il était à l’église, l’on sentait que toute la prière se rassemblait en lui, « sous sa peau » en quelque sorte, et remontait vers le ciel !

Il arrivait qu’on vienne le voir dans sa chambre. On frappe — il ne répond pas — et l’on entre ; il ne remarquait pas votre présence, il était en train de prier avec son chapelet. Et il ne vous remarquait que quand vous vous adressiez à lui. Cela me stupéfiait. En même temps, il pouvait être très roide en paroles. Je me rappelle qu’un moine-ermite se plaignait de ne pas avoir assez d’argent. Mgr Basile lui dit. « Ne vous souvenez-vous pas de ce qu’il est dit dans l’office du Jeudi saint. « Ô Judas, pourquoi es-tu venu chez Celui qui enseigne la pauvreté, si tu désires de l’argent ? » Il pouvait s’exprimer aussi rudement. C’était un savant. Ce qu’il écrivait ou disait était toujours très profondément pensé.

Au Mont Athos, ils sont arrivés ensemble (2) avec le futur père Sophrony (Sakharov) (3). On les envoya chez un starets. Il semble qu’il s’appelait Ephrem, mais je n’en suis pas sûr. Le starets demanda au futur père Sophrony. « Pourquoi êtes-vous venu ici ? » — « Pour la solitude et la vie contemplative » — « C’est bien, maintenant va à l’hôtellerie comme adjoint du frère-hôtelier. » Et il demande au futur Mgr Basile. « Et vous, pourquoi êtes-vous venu ? » — « Je suis venu pour m’occuper de recherches théologiques, pour étudier les manuscrits athonites. » — « C’est bien, va travailler à la cuisine » (4).

On les garda tous deux un certain temps ainsi, pour leur apprendre en premier lieu à devenir des moines. C’est Mgr Basile lui-même qui me le raconta, et c’est pourquoi il n’y a pas de secret. Ce n’est que plus tard qu’on l’autorisa à travailler à la bibliothèque, et il se présenta au bibliothécaire. Ce bibliothécaire était ignare, et la bibliothèque, dans un état épouvantable. Quand des pages tombaient d’anciens manuscrits, il les rangeait simplement dans un coin. Il dit donc à Mgr Basile. « Que viens-tu faire ici ? » — « On m’a donné la bénédiction de travailler à la bibliothèque. » — « C’est bien, voici un balai ; balaye ! » — « Mais non, je veux m’occuper des manuscrits. » — « Mais ce n’est pas un travail, cela ! » Par la suite, Mgr Basile put travailler (sans balai) sur les manuscrits.

Mgr Basile prêchait toujours simplement, un peu sèchement, sans fioritures ni longueurs. Il ne disait que ce qu’il avait à dire. Il est considéré comme un des grands théologiens de notre temps, mais pour le comprendre, il faut lire ses œuvres. Car, dans la conversation, il ne se révélait pas ainsi. Il n’était pas de ces gens qui utilisent chaque occasion pour se faire valoir. Il répondait aux questions.

Au quotidien, Mgr Basile était pratiquement incapable d’organiser sa vie. Quand il arriva à Oxford après la guerre — il était encore simple moine, pas prêtre — il y avait encore un rationnement sur base de tickets. Il prit ces tickets, alla acheter de la nourriture, déposa tous les paquets sur la table et mangea un paquet par jour. Le pain à part, les pommes de terre à part, le beurre à part, autre chose encore à part, jusqu’à ce qu’il trouve une âme charitable pour l’aider. la future mère Catherine (Polukhov) (5). Elle lui dit. « On ne peut pas faire ainsi ! » Puis, elle lui demanda. « Pourquoi y a-t-il un tel désordre ici ? » — « Eh bien, je ne sais pas comment ranger. Je mange un paquet et le pousse par terre, et il y reste … » Voilà l’homme particulier que c’était ; un homme extrêmement cultivé mais absolument inadapté aux simples choses de la vie.

En outre, il avait grandi au temps du tsar, et avait gardé des convictions de l’ancienne Russie. Je connais un épisode de sa vie dont, jusqu’ici, je ne comprends pas comment il a réchappé. Il était en voiture en Russie, à l’époque de Brejnev. Ils passent devant un endroit, et le prêtre qui l’accompagne dit. « C’est ici que fut fusillé (6) le criminel Vlassov (7). » — « Ce n’est pas Vlassov le criminel, c’est Staline ! », répondit Mgr Basile. Et il ne lui arriva rien.

Courageux, il était vraiment courageux !


  1. Interview radiophonique du métropolite Antoine (Bloom) de Souroge le 8 septembre 1999, publiée dans A. Musin (red.), Tserkov’ Vladyki Vassilija (Krivocheina) [L’Église de Monseigneur Basile (Krivochéine)], Nijni-Novgorod, éd. Fraternité St Alexandre Nevski, 2004, pp. 454-456. Traduction française du père Serge Model.
  2. Mgr Basile arriva au Mont Athos le 2 octobre 1925, et commença son noviciat le 4 décembre 1925.
  3. Archimandrite Sophrony (Sakharov) (1896-1993), grand spirituel orthodoxe contemporain, disciple de saint Silouane l’Athonite, lié d’amitié avec Mgr Basile Krivochéine.
  4. En réalité, la première obédience de Mgr Basile semble avoir été à l’atelier de réfection des vêtements liturgiques.
  5. Mère Catherine (Polukhov) (1906-1982), moniale orthodoxe russe, proche collaboratrice de Mgr Basile. Voir Mgr Basile (Krivochéine), « Moniale mère Catherine (1906-1982). essai de biographie spirituelle», Messager de l’Exarchat du Patriarche russe en Europe occidentale, n°115, Paris, 1987, pp. 209-217.
  6. En réalité, il fut pendu.
  7. André Vlassov (1900-1946), général soviétique qui se rallia aux Allemands en  1942-43 et fonda l’Armée russe de libération pour combattre Staline. Capturé par l’Armée rouge en 1945, il fut pendu le 1er août 1946.